Dossier usure professionnelle

Dans un contexte économique et social tendu, notamment par la réduction des enveloppes budgétaires, l’accélération des mutations consécutives à la réforme territoriale, le vieillissement de la population active et l’allongement de la vie professionnelle, comment faire en sorte que les agents restent compétents et motivés tout au long de leur vie professionnelle tout en conservant une bonne santé ?

Tel est l’enjeu des employeurs actuels : maintenir un équilibre entre innovation, compétitivité, qualité de service et savoir-faire. Face à ce constat, la prévention de l’usure professionnelle prend une place centrale pour tous les acteurs territoriaux et hospitaliers dans l’optimisation de la performance des organisations publiques.

Selon l’ANACT (Agence Nationale pour l’Amélioration des Conditions de Travail), l’usure professionnelle est : « un processus d’altération de la santé lié au travail qui dépend : du cumul et/ou de combinaisons d’expositions de la personne à des contraintes du travail qui peuvent être de natures diverses :

  • situations d’hyper sollicitation : physique, cognitive et/ou psychique ;
  • situations répétées d’activités empêchées : activités entravées, adéquations ressources / objectifs ;
  • situations de sollicitations à des expositions et des nuisances : physiques, physicochimiques,
  • etc.

Ces contraintes sont à mettre en lien avec le processus de construction de la santé par des régulations, des marges de manœuvres (collectif, expérience, etc.) et des facteurs de construction (sens, utilité, métier, etc.) ». L’usure professionnelle est définie comme un processus complexe, d’altération de la santé en lien avec le travail pouvant concerner tous les agents quel que soit leur âge, évoluant au cours du temps. Elle est très souvent associée à la notion de vieillissement, liée notamment aux politiques actuelles d’allongement de la vie professionnelle. Le vieillissement est défini comme l’évolution physiologique inévitable et naturelle du corps, liée à l’âge, variable selon les individus. Il s’accompagne à la fois de l’évolution des capacités qui peuvent être positives (expérience / savoir-faire / savoir être) mais aussi d’une diminution des fonctions physiques (corps ralenti, baisse des réflexes, etc.), de changements internes ou physiologiques (système nerveux, altération des organes des sens…).

Facteurs d’origine

L’usure professionnelle fait référence à l’Homme dans son environnement de travail. En effet, dans son activité professionnelle, ce dernier interagit avec les différents facteurs (déterminants) qui composent son environnement (internes et externes à la structure). Ils ont sur lui des impacts positifs et négatifs sur lesquels il exerce une certaine influence :  c’est un système de boucles d’interactions.

Le travail réunit, dans une temporalité donnée, les différents déterminants. Ils vont interagir entre eux et potentiellement être à l’origine d’usure professionnelle chez l’individu. Cela va se traduire par différents symptômes :

  • Pénibilité,
  • RPS (risques psychosociaux) /souffrance au travail,
  • Maladies professionnelles et handicap,
  • TMS (troubles musculo-squelettiques),
  • etc.

L’usure professionnelle peut avoir un impact tant sur les individus, que sur les organisations. Elle dépend du cumul et des combinaisons d’expositions auxquelles la personne va être confrontée, ainsi que de sa durée d’exposition. Elle se manifeste au travers de différents symptômes directs ou indirects, qui comme pour d’autres risques, peuvent être plus ou moins faciles à identifier et quantifier.

Pour les individus

  • Atteintes physiques : migraines, troubles musculo-squelettiques (douleurs des articulations et douleurs musculaires), troubles gastro-intestinaux (maux de ventre, douleurs et ulcères d'estomac), accidents cardiovasculaires et accidents vasculaires cérébraux (hypertension artérielle, palpitations cardiaques, cardiopathie coronarienne...), etc.;
  • Atteintes psychiques : fatigue, irritabilités chroniques, troubles du sommeil, crises d'angoisse, syndrome dépressif, etc. ;
  • Troubles du comportement : réactions agressives, consommation accrue d'alcool, de tabac, de médicaments (anxiolytiques) et substances psychotropes, démotivation complète, etc. ;
  • Accidents et maladies professionnelles, etc. ;
  • Essoufflement professionnel ;
  • Tension dans le milieu familial ;
  • Etc.

Pour les organisations

  • Baisse de la motivation des équipes ;
  • Diminution de la performance de l’entreprise : plaintes des usagers, diminution de la qualité rendue, augmentation des délais de prise en charge et de traitement des demandes ;
  • Tensions latentes au sein des collectifs de travail ;
  • Dégradation de l’employabilité ;
  • Absentéisme ;
  • Turn-over significatif pour certaines catégories de la population salariée (jeunes, cadres intermédiaires…) ;
  • Difficultés à fidéliser les nouveaux collaborateurs ;
  • Etc.

Evolution du nombre d’arrêts et de leur nature au cours du temps

(Source Sofaxis)

 

La part de l’accident du travail dans le taux d’absentéisme tend à augmenter régulièrement d’année en année, l’accroissement de la maladie professionnelle explique pour partie cette tendance.

 Répartition du nombre d’arrêts de travail suite à un accident du travail en fonction de l’âge des agents

(Source Sofaxis)

L’âge exerce une influence directe sur la durée des arrêts en accident du travail : plus les agents avancent en âge, plus leurs arrêts ont tendance à être longs. Ainsi, les agents de plus de 55 ans s’arrêtent plus de deux fois plus longtemps (74 jours) que les agents de 30 ans (33 jours environ).

Ressenti des agents de plus de 40 ans, face à leurs conditions de travail

(Enquête Sofaxis, réalisée entre 2010 et 2014 sur 21 000 agents de la Fonction Publique territoriale)  

Quels en sont les enjeux ?

Le principal enjeu d’une démarche de prévention de l’usure est de ne plus gérer dans l’urgence, au cas par cas des mesures correctives et ponctuelles (mesures de compensation, reclassement ou reconversion…), mais d’anticiper l’évolution des métiers et des conditions de travail. L’objectif est de construire des trajectoires professionnelles « soutenables » et valorisantes pour tous.

Schéma issu de l’étude de l’ARACT réalisée en 2014

La démarche de prévention de l’usure professionnelle ne doit pas se rajouter aux mesures préventives déjà en place au sein des structures. Elle doit, au contraire, s’appuyer sur ces démarches et favoriser l’intégration des résultats au sein d’un seul référentiel unique, pour permettre un suivi simplifié des indicateurs et des actions.

En effet, il existe déjà au sein des organisations de travail, un certain nombre de mesures visant l’identification et la diminution des risques professionnels :

  • Les mesures individuelles de prévention
    La surveillance médicale : En plus des traditionnels contrôles de l'acuité visuelle, du rythme cardiaque, de la tension artérielle, du poids ; des actions, lors des visites médicales du médecin de prévention, doivent être entreprises pour dépister de manière anticipatrice les troubles liés au stress, pour orienter le travailleur vers un soutien médical et/ou psychologique si nécessaire.
  • L'évaluation des risques professionnels :
    L'analyse préalable et l'identification des risques professionnels présents dans l'établissement, qui doit aboutir au Document Unique d'évaluation des risques professionnels et au programme annuel de prévention. La démarche d'analyse des symptômes de souffrance au travail consiste en particulier à porter attention à tous les signes précurseurs de dangers en repérant les indicateurs d'alerte avancés qui permettent d'agir avant qu'il ne soit trop tard : mesure de l'augmentation de la fréquence et de la gravité des incidents conflictuels et des actes de violence, de l'aggravation des indicateurs de santé négatifs (troubles cardio-vasculaires ou anxio-dépressifs, ...), de la hausse du taux d'absentéisme...
  • La mise en place de plan d’identification,
    de lutte et de suivi de la pénibilité au poste de travail : situations de travail pénibles repérées dans un atelier, un service ou une activité.
  • L’évaluation des RPS :
    obligation pour tous les employeurs d’évaluer l’exposition de leurs salariés aux facteurs de pénibilité et, le cas échéant, de mettre en place des mesures de prévention pour réduire cette pénibilité.
  • La gestion des carrières des salariés occupant des métiers usants :
    à fortes contraintes physiques ou mentales : restriction d’aptitude, de maintien dans l’emploi, gestion des fins de carrière.

La démarche ciblée de prévention doit viser à juguler les arrêts de travail et faciliter le retour à l’emploi. Engager une telle démarche d’analyse et de prévention va permettre notamment de s’interroger sur les pratiques collectives actuelles pour mesurer leurs impacts futurs sur les personnels et travailler ainsi à un meilleur aménagement des fins de carrière. C’est aussi l’opportunité de travailler sur les causes d’absences et d’en réduire leurs impacts.

Un programme en 4 étapes :

  • 1/ Engagement de la démarche.
    Il s’agit de définir avec précision l’organisation du projet, la méthodologie d’évaluation des risques, les outils nécessaires à la collecte d’information et les livrables attendus
    . L’ensemble de ces éléments devra être validé par les acteurs du projet.
  • 2/ Mise en Œuvre de la démarche.
    Cette étape permet d’analyser l’activité réelle en mettant en évidence chaque action effectuée par l’agent aussi bien mentalement que physiquement, pour remplir ses différentes missions. Cette analyse permet d’identifier les éventuelles sources de dysfonctionnement et de mettre en lumière les risques pour la santé et la sécurité des agents.
  • 3/ Élaboration d'un plan d'action.
    Cette étape, essentielle à la démarche, doit faire émerger un plan d’actions, applicable et transverse à la structure, en prenant en compte les démarches déjà menées. La finalité du plan d’actions étant une meilleure prise en compte de la carrière des agents pour une diminution de l’usure professionnelle.
  • 4/Déploiement des actions
    Les axes de travail ainsi définis doivent permettre de mettre en place des solutions durables afin de gérer les situations existantes mais aussi supprimer et prévenir les situations à risque. Les risques identifiés et collectés doivent être évalués et intégrés au document unique.

La prévention de l’usure professionnelle (TMS, RPS, absentéisme, maintien dans l’emploi, pénibilité…) doit être portée par des acteurs identifiés en s’appuyant sur une organisation adaptée. Il s’agit donc de renforcer les fonctions de prévention des risques professionnels (PRP, QSE, santé-sécurité…) et de gestion des ressources humaines (GRH), pour identifier, prévenir et traiter les situations. La prévention des risques professionnels et la construction des parcours professionnels constituent des leviers déterminants pour prévenir l’usure au travail.